LE DEVOIR: Aires libres

LE DEVOIR

 

Aires libres s’ouvre à la sculpture monumentale

La commissaire Aseman Sabet imprime une nouvelle direction à la manifestation d’art public

14 juin 2014 | Marie-Ève CharronCollaboratrice | Arts visuels
Nicolas Fleming, Il s’occupait, c’est vrai, de nos intérêts et de nos biens, 2014, matériaux mixtes.
Photo : Source Aires libres Nicolas Fleming, Il s’occupait, c’est vrai, de nos intérêts et de nos biens, 2014, matériaux mixtes.
Aires Libres
Manifestation d’art public: entre les lignes

Rue Sainte-Catherine, entre Saint-Hubert et Papineau, jusqu’au 1er septembre

L’intitulé Aires libres désigne, pour une septième édition, la piétonnisation culturelle de la rue Sainte-Catherine dans le Village. C’est dans ce cadre que Les boules roses de Claude Cormier ont fait leur apparition, signe distinctif qui plane encore cette année sur l’ensemble des autres installations et activités de l’événement se déroulant sur l’artère pour la période estivale. Depuis qu’elle a été confiée à des commissaires reconnus, la Manifestation d’art public qui en est le coeur est en voie de s’imposer pour sa crédibilité en art contemporain.

 

L’inscription d’oeuvres d’art dans ce contexte demeure un défi de taille, tant la surcharge visuelle signalétique et publicitaire prévaut. La multiplication des terrasses sur ce tronçon de la rue offre, il est vrai, la possibilité d’attirer un public nombreux, mais en retour des installations accaparantes, qui peuvent masquer les oeuvres d’art.

 

En cela, un tel événement d’art contemporain soulève des questions sur ses modalités d’inscription dans l’espace public, lequel ici est chargé à la fois de signes et de spectateurs potentiels. Les oeuvres doivent-elles mimer les composantes contextuelles et jouer d’une discrétion critique, heurter par leur présence les piétons et les usagers ou encore ne pas tenir compte des éléments en présence ? Sur quels aspects de l’espace public l’art doit-il intervenir ?

 

Sans soulever ces questions directement, la présente édition menée par la commissaire Aseman Sabet prend une direction claire en revisitant la tradition du monument. Avec la présentation de cinq sculptures imposantes produites spécifiquement pour l’événement, la commissaire introduit une nouveauté à la nature du parcours, qui, jusqu’à présent, se cantonnait sur les panneaux photographiques et les surfaces murales. À l’été 2013, sous l’égide de Marie-Ève Beaupré, les applications murales de Dominique Pétrin n’avaient pas manqué de retenir l’attention par leur audace, qui avait donné toute son efficacité à l’édition bien nommée « Habiter sa couleur ».

 

Les sculptures cette année, qui s’ajoutent aux oeuvres sur panneaux et à une intervention sur l’édicule du métro Beaudry, permettent toutefois d’occuper l’espace par leur volume et d’interagir avec d’autres composantes environnantes.

 

Zones grises

 

À la consommation visuelle rapide qui domine dans la rue, les oeuvres imposent au regard de ralentir, car tout se passe avec elles « entre les lignes », comme le dit le thème, qui traite à la fois de ce qui se trouve dans les zones grises et de ce qui relève du langage formel, du trait et du dessin. L’oeuvre de Nicolas Fleming est des plus énigmatiques, avec son enclos en bois qui enferme et révèle des monolithes. Les matériaux bruts, l’aspect inachevé, tranchent avec le clinquant de vitrines et mettent en relief l’activité de monstration, réelle épreuve dans ce contexte.

 

Valérie Blass présente un bronze où le réseau de tiges s’entremêle de cordes qui, elles, sont suspendues par des mains, confondant qui de la structure ou du corps supporte. Tandis que cette sculpture semble deviser sur l’attachement et la rencontre — sur le corps devenant objet, et inversement —, l’oeuvre de Catherine Bolduc met en scène des colliers de perles avec des chaînes, de celles qui décorent et de celles qui emprisonnent. Le dispositif, fait de portes encloses et de miroirs, connote l’assemblage des activités de séduction et de fétichisme dont le quartier est le théâtre.

 

Les sculptures de Patrick Coutu et de Louis Bouvier conversent plus directement avec la tradition du monument, mais sans la célébration d’événements ou de personnages historiques à laquelle elle se consacre habituellement. L’oeuvre de Coutu, dans son titre, porte aux nues l’athéisme sous la forme d’une chute dont la composition repose sur la concrétude des mathématiques. Bouvier, quant à lui, fait se rencontrer colonnes classiques et ornements kitsch, déboulonne les premières pour élever les seconds.

 

N’était le fait qu’elles se trouvent près des trottoirs, coincées près des terrasses par exemple, car on les verrait plus volontiers au centre de la chaussée, les sculptures constituent un corpus des plus solides, avec des pièces fortes et inédites, trouvant aussi à réunir des artistes plus ou moins établis. Les panneaux photographiques ne sont pas en reste avec les oeuvres de Cynthia Girard, de Max Wyse et de David Lafrance, qui sont soit des reproductions d’oeuvres peintes, soit des productions numériques.

 

Le transfert sur un support dans l’espace public est plus manifeste chez le peintre Jean-Benoît Pouliot, qui a adapté sa méthode de travail pour les vitrines monumentales de la Banque Nationale. Il a projeté, photographié et agrandi des vétilles de plastique trouvées par terre, s’approchant ainsi du vitrail. Quant au duo formé par Jim Holyoak et Matt Shane, il a dessiné un bestiaire hétéroclite qui flotte sur les vitres de l’édicule du métro Beaudry, dans un registre toutefois plus bon enfant que ses réalisations sur papier.

 

Les oeuvres parviennent à insuffler des réflexions dans un endroit où les effets de surface sont pourtant légion. Elles doivent aussi disputer l’attention avec la pléthore d’autres activités, comme celle du FIMA, le Festival international Montréal en arts, et les tentes de ses multiples exposants, déjà en cours d’installation lors de notre visite et qui prendront beaucoup de place en fin de semaine. Pour en bénéficier pleinement, autant prévoir de parcourir les lieux plus d’une fois cet été.

Nicolas Fleming, Il s’occupait, c’est vrai, de nos intérêts et de nos biens, 2014, matériaux mixtes. David Lafrance, série d'oeuvres numériques inédites, 2011-2013, impression jet d'encre. Valérie Blass, <em>Rope dope grope nope pope</em>, 2014, bronze, laque.  Jim Holyoak et Matt Shane, <em>Gargoyles and drifters</em>, 2014, impression sur vinyle, édicule du Métro Beaudry

Finissage “Comment encadrer un paysage hypothétique” ET lancement revue Espace

Finissage de l’exposition Comment encadrer un paysage hypothétique à la galerie Thomas Henry Ross et lancement de la revue ESPACE :

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L’équipe de la revue Espace a le plaisir de vous convier au lancement de son numéro du printemps 2014 (Dossier : re-penser la sculpture?) qui aura lieu au bureau de la revue, le samedi 14 juin de 16h à 19h.

Conjointement à ce lancement, la galerie Thomas Henry Ross – qui partage avec les bureaux de la revue le même espace – procèdera au finissage de l’exposition «Catherine Bolduc : comment encadrer un paysage hypothétique».

Notre adresse : 5445, ave. de Gaspé, #423

LE DEVOIR: Comment encadrer un paysage hypothétique

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Un nid d’hypothèses

Catherine Bolduc présente une série de dessins à l’aquarelle percutants et dynamiques qui explorent le côté obscur de la vie, ces peurs et ces sensations de vide

3 mai 2014 | Jérôme Delgado | Arts visuels
Catherine Bolduc, Comment encadrer un paysage hypothétique, 2014, aquarelle et peinture acrylique sur papier, bois et mur
Photo : Jean-Michel RossCatherine Bolduc, Comment encadrer un paysage hypothétique, 2014, aquarelle et peinture acrylique sur papier, bois et mur
Comment encadrer un paysage hypothétique
Catherine Bolduc, galerie Thomas Henry Ross art contemporain, 5445, avenue de Gaspé, local 423, jusqu’au 7 juin.

Après deux expositions dans son premier espace permanent, la galerie Thomas Henry Ross art contemporain s’illustre déjà comme un lieu unique. Les dimensions de sa seule salle de diffusion en font, en soi, une galerie petite, mais ouverte à des expériences de plus en plus rares.

 

Dans ce local perdu du nouveau pôle de Gaspé — on est au 4e étage, loin du rez-de-chaussée et de son fastueux m’as-tu-vu —, l’exposition devient un véritable enjeu d’espace et de réflexions. Elle ne propose pas une simple mise en place d’oeuvres sur les murs. Elle se pose comme un lieu imaginaire, un ailleurs fictif et intime, qui favorise la proximité avec les oeuvres. L’aspect marchand de l’entreprise, surtout quand le galeriste n’y est pas pour faire son speech, s’est, quant à lui, volatilisé.

 

Catherine Bolduc est la première à tirer bénéfice de la situation, elle dont la présence ici suit l’expo collective inaugurale. Joliment intitulé Comment encadrer un paysage hypothétique — un projet subséquent pourrait demander « comment vendre » une telle hypothèse —, ce solo a des airs d’installation in situ, créée et pensée pour ce lieu. Il regroupe une série de dessins à l’aquarelle, tous de 2014, percutants et dynamiques.

 

Qui sait si, dans un autre contexte, dans un autre espace, ils auraient eu le même effet ? Tels que présentés ici, ils provoquent du mouvement et de la profondeur similaires à ceux d’un tourbillon. La surface de création semble incapable de contenir toute cette énergie, et c’est particulièrement le cas de la seule oeuvre sur fond noir (trois autres sont sur fond blanc), complétée par une intervention murale, à l’acrylique. Du coup, le cadre, noir lui aussi, disparaît, avalé par son environnement. L’interrogation de l’intitulé s’avère dès lors un défi très concret.

 

On reconnaît, dans ces quatre oeuvres, la touche Bolduc : un entrelacs de lignes, une accumulation de formes et une organisation sinon pyramidale, du moins en élévation, comme autrefois, assez proche d’un territoire vaste et complexe. L’aspect féerique et précieux de celle qui a maintes fois représenté le jeu, le désir et le rêve laisse place cette fois à des compositions plus ténébreuses, voire terrifiantes.

 

La palette de couleurs est déjà plus sombre. La question de départ, sujet très pictural, se traduit par des compositions où tout éclate, déborde, s’éparpille. On a l’impression que plus rien n’est contrôlable et que le néant, ce noir profond, prend le dessus et le prendra là où il ne domine pas encore.

 

Comme à son habitude, Catherine Bolduc a cherché à exprimer des émotions très personnelles vécues au quotidien. Dans son texte de présentation, elle parle d’une« sensation de vide sous [ses] pieds », sensation provoquée par la lecture d’un article de journal.

 

Le projet jongle avec une série de dualités : le noir et blanc, oui, mais aussi cette impression d’action non contrôlée, geste cher aux automatistes et associé aux pulsions intérieures, versus un soin pour des menus détails. Le motif du miroir, si propre à l’artiste, surgit ici et là, notamment à travers la répétition de formes ornementales, quand ce ne sont pas des « chevelures ondulées » qui dessinent un visage. Lorsqu’on arrive à lire « une face cachée » dans le camouflage du dessin, on comprend que c’est ce côté obscur de la vie, ces peurs et ces sensations de vide, qu’on essaie souvent de taire, qui sont le sujet de l’expo.

 

Quelque part, la galerie format poche gérée par Jean-Michel Ross titille son monde de manière similaire, avec de sincères appréhensions devant tous les pièges qui sous-tendent le marché de l’art. Les rêves de grandeur la feront sans doute un jour sortir de son local camouflé, qu’elle partage avec la revue Espace sculpture. D’ici là, il faudra profiter de tous les paysages et oeuvres hypothétiques qu’elle proposera.

Collaborateur

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EXPOSITION INDIVIDUELLE / SOLO SHOW @ GALERIE THOMAS HENRY ROSS

Comment encadrer un paysage hypothétique

Catherine Bolduc

 

Galerie Thomas Henry Ross

5445 avenue de Gaspé, suite 423, Montréal, Québec, H2T 1A1

VERNISSAGE : Samedi le 26 avril, 16 h

OPENING : Saturday April 26th, 4 pm

Image

Catherine Bolduc, Comment encadrer un paysage invisible (de la série La matière sombre), 2013, aquarelle, crayon aquarelle et acrylique sur papier, 70 X 55 pouces (photo Guy L’Heureux )

Comment encadrer un paysage hypothétique

« Un matin de septembre, alors que je lisais un article dans le journal au sujet de récentes découvertes en astrophysique, j’ai fait l’expérience d’une étrange sensation de vide sous mes pieds. Comme si le sol s’était soudainement évaporé. L’article portait sur l’hypothétique « matière sombre », matière impalpable et invisible à l’œil nu qui composerait néanmoins 80% de l’univers. Apparemment, le monde n’était pas exactement ce que j’en avais toujours perçu. Ni même ce que j’en avais imaginé. L’espace autour de moi était dorénavant envahi d’une matière mystérieuse qui échappait à mon regard. J’ai poursuivi ma lecture et, peu à peu, le vide sous mes pieds s’est tranquillement rempli. Puis, cette sombre matière s’est mise à proliférer de manière exponentielle. Il m’a semblé que bientôt je n’arriverais plus à discerner le paysage environnant. J’avais perdu mes repères. Suite à cette expérience déstabilisante, j’ai réalisé les œuvres présentées dans l’exposition Comment encadrer un paysage hypothétique. L’exposition comprend une installation murale et des dessins grand formatcomposés de lignes sinueuses et de motifs ornementaux qui rappellent des chevelures ondulées, des encadrements baroques et des miroirs ovales. Mais ces « encadrements » et ces « miroirs », plutôt que de cadrer un paysage reconnaissable ou de refléter une image de soi, invite le regard à se perdre dans un foisonnement labyrinthique. Comment encadrer un paysage hypothétique envisage la réalité comme une construction complexe, peut-être inquiétante, peut-être fabuleuse, dont les contours demeurent le plus souvent insaisissables ».

Catherine Bolduc

 

Dans sa pratique artistique, Catherine Bolduc s’intéresse à la manière dont la psyché perçoit et construit la réalité en y projetant ses propres désirs, en la transgressant par la fabrication de merveilleux et de fiction. Son travail se nourrit principalement d’expériences subjectives liées à des souvenirs personnels où la fabulation et l’idéalisation opèrent une transfiguration mentale du réel ou lorsque, inversement, le désir subit l’épreuve de la réalité, que l’illusion fait face à la désillusion et à la déception. Ses œuvres invitent à faire l’expérience d’espaces fantasmagoriques qui réfèrent par exemple à une vie idéale fantasmée, à la recherche d’exotisme, à l’utopie amoureuse, à l’errance onirique, mais où la magie montre aussi son autre revers. Son intention esthétique est double; elle oscille entre l’évocation de la vulnérabilité humaine devant l’inadéquation de la réalité avec les désirs et la réconciliation par une célébration du pouvoir poétique du banal.

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Comment encadrer un paysage hypothétique

« One morning in September, while I was reading an article in the newspaper about recent discoveries in astrophysics, I experienced a strange sensation of emptiness under my feet. As if the ground had suddenly evaporated. The article concerned the hypothetical “dark matter”, a impalpable and invisible matter which would compose 80 % of the universe nonetheless. Apparently, the world was not exactly what I had always perceived. Nor even what I had imagined. The space around me was invaded from now on by a mysterious matter which somehow escaped my glance. I pursued my reading and, bit by bit, the space under my feet quietly filled. Then, this dark matter began proliferating in a exponential way. It seemed to me that soon I would not any more manage to discern the surrounding landscape. I had lost my marks. After this destabilizing experience, I realized the works presented in the exhibition Comment encadrer un paysage hypothétique.The exhibition includes a wall installation and large scale drawings consisting of sinuous lines and decorative motives which resemble wavy hair, baroque frames and oval mirrors. But these “frames” and these “mirrors”, rather than framing a recognizable landscape or reflecting one’s self-image, invite the look to get lost in a labyrinthine profusion. Comment encadrer un paysage hypothétique envisions the reality as a complex, maybe disturbing, maybe fabulous construction, by which outlines are left most of the time imperceptible ».

Catherine Bolduc

 

In the practice of her art, Catherine Bolduc is interested in the way the psyche perceives and constructs reality by feeding it with its own desires, by transgressing it with its fabrication of fantasy and fiction. The core of her work rests on subjective experiences dealing with personal memories in which fabulation and idealization produce a mental transfiguration of reality or conversely revisited desire is subjected to the ordeal of reality, illusion faces disillusion and deception head-on. Her work is an invitation to experience phantasmagorical spaces alluding to, for instance, an ideal fantasized life, exotic quests, utopian dreams of love, oneiric wanderings, but where magic also reveals its dark side. Her aesthetic intention is twofold: it oscillates between the evocation of the human vulnerability in front of the discrepancy of the reality with the desires and the reconciliation by a celebration of the poetic power of the banal.

LE DEVOIR : galerie Thomas Henry Ross

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De la répétition dans l’excès

Le nouveau Pôle de Gaspé, c’est aussi la galerie Thomas Henry Ross Art Contemporain, qui passe de galerie nomade à fixe

<em>J’en veux plus, toujours plus! And I Still Want More!</em> regroupe 45 œuvres de 42 artistes dans un espace de 300 pieds carrés.
Photo : Kim Waldron J’en veux plus, toujours plus! And I Still Want More! regroupe 45 œuvres de 42 artistes dans un espace de 300 pieds carrés.
J’en veux plus, toujours plus ! And I Still Want More !
Galerie Thomas Henry Ross Art Contemporain, jusqu’au 12 avril

Après avoir été une galerie nomade, une galerie « pop up » (selon l’expression consacrée) ayant eu trois apparitions momentanées à New York (à l’International Studio Curatorial Program, à Residency Unlimited et à la Radiator Gallery), une à Budapest, mais aussi une autre à Montréal (dans les locaux du Centre B-312), la galerie Thomas Henry Ross Art Contemporain vient de s’installer à Montréal dans un espace fixe. Elle vient en effet d’ouvrir ses portes au 5445, avenue de Gaspé, au local 423, lieu qu’elle partage avec la revue Espace, qui vient elle aussi d’emménager dans ce nouveau pôle de création. Mais Jean-Michel Ross, le directeur de la galerie (qui porte le nom de son jeune fils), n’arrêtera pas pour autant de faire des galeries « pop up ». Il a plusieurs idées à ce sujet pour un proche avenir…

 

J’en veux plus, toujours plus ! And I Still Want More ! Voilà le titre de l’expo qui inaugure ce nouveau lieu. Elle regroupe 45 oeuvres de 42 artistes dans un espace de 300 pieds carrés, avec un accrochage « un peu salon, mais qui voulait éviter l’aspect foire d’art contemporain ». Le visiteur y verra un travail de galeriste qui ressemble à celui d’un commissaire, une installation presque artistique. Une démarche qui, selon Ross, « permet de garder à la galerie son statut d’espace de recherche ».

 

Dans ce dispositif très chargé, peut-on saisir un commentaire sur l’attitude du collectionneur contemporain, être insatiable, même quand il manque d’espace ? D’une certaine façon. Au printemps 2012, à la Maison de la culture de Notre-Dame-de-Grâce, nous avions déjà pu voir comment Jean-Michel Ross, comme beaucoup d’entre nous, est un collectionneur important. D’ailleurs, dans sa nouvelle galerie, vous retrouverez des oeuvres de sa collection dont plusieurs ne sont pas à vendre. S’agit-il de faire aussi une critique du milieu de l’art, des galeristes et des musées qui, de nos jours, sont totalement boulimiques, toujours prêts à voir plus, à acheter, à montrer, à conserver plus d’oeuvres, et des oeuvres de plus en plus imposantes ?

 

Pour Ross, il n’était pas question de parler de l’excès uniquement ainsi. Il a choisi « des oeuvres qui parlent de la répétition, des artistes qui souhaitent dépasser certaines limites ». Dans cette exposition, le visiteur retrouvera « une photo de Bernd et Hilla Becher, qui ont photographié toute leur carrière l’architecture industrielle d’une manière très systématique ; une pièce de Mathieu Beauséjour [Tant qu’il y a du noir il y a de l’espoir], artiste qui est souvent revenu sur le monochrome noir, sujet qui est déjà dans l’ordre de la répétition ; une oeuvre qui montre The Gates de Jeanne-Claude et Christo, avec cette abondance de piliers et de tissus ; une image de Dan Graham, tirée de Homes for America, avec 3000 maisons qui s’agglutinent dans un paysage ; un schéma de Mark Lombardi qui trace les liens entre politique et crime organisé » ou parfois entre le monde de l’art et un réseau digne de la mafia… Et il y a aussi des oeuvres d’Andrea Fraser, de Gabor Szilasi, de Marc-Antoine K. Phaneuf…

 

Par la suite, à la mi-avril, Ross représentera Comment encadrer un paysage hypothétique de Catherine Bolduc, artiste qu’il représente tout comme Jonathan Villeneuve, Itziar Barrio et Kim Waldron.

Collaborateur

<em>J’en veux plus, toujours plus! And I Still Want More!</em> regroupe 45 œuvres de 42 artistes dans un espace de 300 pieds carrés. Jean-Michel Ross est aussi collectionneur; certaines de ses trouvailles se retrouvent dans sa galerie.

LE DEVOIR : Art souterrain

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Le Devoir
Culture, mardi 4 mars 2014, p. B7
Art souterrain, un festival enraciné
Faire découvrir l’art contemporain à des non-initiés, et de surcroît dans le circuit souterrain de Montréal passe encore pour une conciliation difficileMARIE-ÈVE CHARRON

Art souterrain, festival d’art contemporain, a donné pour une sixième année son coup d’envoi durant la Nuit blanche samedi dernier. L’événement cherche toujours ainsi à faire le plein de néophytes, alors qu’il peut également compter sur ses adeptes qui, malgré les ratés habituels, reviennent chaque fois. Faire découvrir l’art contemporain à des non-initiés et de surcroît dans le circuit souterrain de Montréal, passe encore pour une conciliation difficile. Les conditions d’exposition font souvent la vie dure pour certaines des 123 oeuvres qui n’ont pas toujours été pensées pour ce contexte où la sursaturation de signes commerciaux et la musique pop sirupeuse dominent, quand ce n’est pas l’éclairage qui fait défaut.
Une signalétique abondante et l’armada de guides déployés pour l’occasion n’ont pas empêché de se chercher un peu dans le circuit de sept kilomètres qu’il n’est pas si avisé de faire d’un seul trait, comme ont permis de le constater les cinq heures et plus passées à le parcourir, sans même pouvoir apprécier toutes les oeuvres, lesquelles parfois échappaient au regard ou n’étaient simplement pas encore en fonction.
L’« enracinement » proposé comme thématique cette année ne manque pas bien sûr de résonner avec les débats entourant la charte de laïcité, en ouvrant sur les questions d’identité à l’ère de la mondialisation. Si le propos se contente souvent de faire l’éloge en surface du multiculturalisme, il se diversifie dans ses formes (récit, documentaire, inventaire d’objet, archive) et se recentre autour de l’art autochtone canadien à la Place Ville-Marie grâce à un commissariat mené solidement par Nadia Myre. De sa sélection se détachent les Objets crépusculaires d’André Dubois ; de petits théâtres d’ombre aménagés à même les vitrines d’un corridor montrant entre autres, par opposition au public ciblé en ces lieux, le spectacle d’un bourgeois contemplant de l’art de salon.
C’est en pièces détachées (et à plusieurs foulées de distance) que le reste du parcours se laisse apprécier, à l’exception de l’île séduisante de Catherine Bolduc en dialogue avec la monumentale ancre de carton de Sophie Cardin au complexe Guy-Favreau. Jouant sur l’idée du parcours qui caractérise l’événement, l’artiste française a aussi judicieusement implanté des fragments de la chaîne en deux autres lieux.
Une des interventions sonores d’Audiotopie s’exerce, elle, avec efficacité dans un corridor sinueux aux motifs de briques alambiqués, tandis que la mosaïque de portraits de Bertrand Carrière s’étend plus loin sur un fond épuré aussi ordonné que les têtes bien actuelles qui se font passer pour celles des soldats tombés à Dieppe en 1913. Cette oeuvre, comme plusieurs autres du lot, n’est pas inédite, mais se réinscrit bien dans le contexte.
L’installation cinétique Mouvement de Masse de Jonathan Villeneuve est aussi de cet ordre, faisant balayer ses roseaux grinçant dans le vaste hall vitré de la Place Victoria.
Quant aux vidéos, logées encore cette année dans des cabines, ressortent L’éducation nautique de Christian Laurence, l’animation de Kandis Friensen (à la bande sonore inaudible) et les effets spéciaux parfois rigolos de Tom Pnini. La quantité prime souvent pour Art souterrain qui porte en somme bien son nom de « festival ». Il l’assure aussi par une panoplie d’activités à la portée de tous jusqu’à minuit le 15 mars.
ART SOUTERRAIN
Circuit de 7 km entre la Place des Arts et le Complexe les Ailes
www.artsouterrain.com

Art souterrain, un festival enraciné
L’île déserte de l’artiste Catherine Bolduc, au complexe Guy-Favreau