Le DEVOIR: article sur "Paysages éphémères"

En écho à la montagne

Ça s’est étalé sans s’étioler. Pour son sixième été, l’exposition en plein air Paysages éphémères ne se déroule plus que dans la partie ouest de l’avenue du Mont-Royal. Même qu’il faut monter une partie de la montagne (jusqu’au belvédère Camilien-Houde) pour apprécier l’une des interventions artistiques. Mais il faut ouvrir l’œil.

Du mont Royal au parc des Compagnons de Saint-Laurent, à l’est de la rue Papineau, la sixième édition de Paysages éphémères s’étend donc sur plusieurs kilomètres. Sans devenir une affaire monstre. Avec ses six oeuvres dans l’espace public, plus une expo à la maison de la culture, l’événement demeure modeste. L’expansion vers la montagne, elle, se justifie.

Les dix artistes sélectionnés par la commissaire Manon Regimbald ont été regroupés sous un chapeau quelque peu environnementaliste. La réflexion derrière l’intitulé Correspondances pour le mont Royal invite à revoir les rapports tendus qu’on entretient avec la nature en milieu urbain.

Le discours n’est quand même pas écolo bébête. L’ensemble repose davantage sur des bases historiques, sur un rappel du rôle prédominant, central à Montréal, de son mont. C’est son poumon, et cette expo si éparpillée se présente comme une veine imaginaire. Un tracé subtil et discret, à l’instar de l’intervention de Julia Dantonnet. C’est elle qui s’est immiscée au belvédère, ainsi que sur de nombreux trottoirs de l’avenue. L’oeuvre À l’ombre des couleurs est constituée d’une série de filtres colorés en forme de feuilles, que l’artiste a accrochés aux branches des arbres. L’oeuvre se découvre d’abord par accident, par des reflets au sol. Ce ne sont que des traces fugaces, soumises à la bonne volonté du soleil. Un artifice simple et efficace.

Présences diverses

Le camouflage n’est pas le propre des autres oeuvres. Certaines d’entre elles titillent même la monumentalité. Défense/défiance de Reinhard Reitzenstein ne se prive pas, par contre, de tourner ça en dérision. Au parc de l’Amérique latine, bien visible des voitures qui déferlent sur l’avenue du Parc, cette installation donne l’illusion d’un arbre renversé, qu’on voit cul dessus (les racines, en fait), abattu sur la misérable cabane à ses côtés.

La place Gérald-Godin, devant le métro Mont-Royal, demeure le coeur de Paysages éphémères. Sa principale vitrine. Pour une rare fois (on nous y a déjà servi des oeuvres faciles, près du design et du loisir), le lèche-babines a été évité. L’Envolée, de Marc Dulude, est quand même spectaculaire, avec son immense rocher suspendu et ses miroirs concaves qui multiplient et déforment la réalité. Cette oeuvre invite à voir la montagne, et la nature, de manière onirique. Il s’en dégage un commentaire cynique envers tous les discours «à la gloire de…».

À l’extrême est de la rue, les oeuvres d’André Fournelle et de Daniel Hogue se situent dans une sphère plus attendue pour ce qui est de l’interprétation du thème — le mont Royal, un volcan pour le premier, la contemplation oisive pour le second.

Le volet à la maison de la culture rassemble de tout. Et entre les exercices de perception des uns et des autres (l’image 3D chez Roberto Pellegrinuzzi, le panorama chez Cécile Martin), c’est la très musicale Sylvie Laliberté qui se démarque. Déjà sa présence surprend, elle qu’on ne voyait ni n’entendait plus. Puis sa fausse naïveté et ses couleurs bonbon font mouche. Sa vidéo Bien sûr est aussi présentée à la Caisse populaire, commanditaire de l’événement. Mais pourquoi ce choix? La voix enfantine de l’artiste, les subtils jeux de mots et la petite mélodie se perdent dans le bruit ambiant. Grossière erreur de jugement. Il devait servir d’appât, il devient boulet.

***

Collaborateur du Devoir